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– Tu es heureux, toi! on ne te défend pas de servir ton pays! Eh bien! reprit-il en s'adressant au maréchal, qu'est-ce que tu dis de ça?

– Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux; cela me casse bras et jambes. Il n'y a pas à discuter contre la loi; elle est formelle. Ce qui est bête à nous, c'est de n'y avoir pas songé plus tôt. Mais qui diable, en présence d'un gaillard comme toi, aurait pensé à l'âge de la retraite?

Les deux colonels avouèrent que cette objection ne leur était pas venue à l'esprit; mais, une fois qu'on l'avait soulevée, ils ne voyaient rien à répondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager Fougas comme simple soldat, malgré sa capacité, sa force physique et sa tournure de vingt-quatre ans.

– Mais alors, s'écria Fougas, qu'on me tue! Je ne peux pas me mettre à peser du sucre ou à planter des choux! C'est dans la carrière des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y reste ou que je meure. Que faire? que devenir? Prendre du service à l'étranger? Jamais! Le destin de Moreau est encore présent à mes à yeux… ô fortune! que t'ai-je fait pour être précipité si bas lorsque tu te préparais à m'élever si haut?

Clémentine essaya de le consoler par de bonnes paroles.

– Vous resterez auprès de nous, lui dit-elle; nous vous trouverons une jolie petite femme, vous élèverez vos enfants. À vos moments perdus, vous écrirez l'histoire des grandes choses que vous avez faites. Rien ne vous manque: jeunesse, santé, fortune, famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est à vous; pourquoi donc ne sériez-vous pas heureux?

Léon et ses parents lui tinrent le même langage. On oubliait tout en présence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond.

Il se releva petit à petit et chanta même au dessert une chanson qu'il avait préparée pour la circonstance.

Époux, épouse fortunée, Vous allez dans cet heureux jour, À la torche de l'hyménée, Brûler les ailes de l'Amour, Il faudra, petit dieu volage, Que vous restiez à la maison, Enchaîné par le mariage De la Beauté, de la Raison! Il fera son unique étude D'allier les plaisirs aux moeurs; II perdra l'errante habitude De voltiger de fleurs en fleurs. Où plutôt non: chez Clémentine Il a trouvé roses et lis, Et déjà le fripon butine Ainsi qu'aux jardins de Cypris.

On applaudit beaucoup cette poésie arriérée, mais le pauvre colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du tout. L'homme à l'oreille cassée ne se consolait point d'avoir l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journée, mais ce n'était plus le brillant compagnon qui animait tout de sa mâle gaieté.

Le maréchal le prit à part dans la soirée, et lui dit:

– À quoi penses-tu?

– Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber à Waterloo, la face tournée vers l'ennemi. Le vieil imbécile d'Allemand qui m'a confit pour la postérité m'a rendu un fichu service. Vois-tu Leblanc, un homme doit vivre avec son époque. Plus tard, c'est trop tard.

– Ah çà, Fougas, pas de bêtises! Il n'y a rien de désespéré, que diable! J'irai demain chez l'Empereur; on verra, on cherchera; des hommes comme toi, la France n'en a pas à la douzaine pour les jeter au linge sale.

– Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai! Nous étions cinq cent mille dans ton genre, en 1812; il n'en reste plus que deux, ou pour mieux dire un et demi.

Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas reconduisirent le maréchal au chemin de fer. Fougas embrassa son camarade et lui promit d'être sage. Le train parti, les trois colonels revinrent à pied jusqu'à la ville. En passant devant la maison de Mr Rollon, Fougas dit à son successeur:

– Vous n'êtes guère hospitalier aujourd'hui; vous ne nous offrez pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye!

– Je pensais que vous n'étiez pas en train de boire, dit Mr Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre café, ni après. Mais montons!

– La soif m'est revenue au grand air.

– C'est bon signe.

Il trinqua mélancoliquement et mouilla à peine ses lèvres dans son verre. Mais il s'arrêta quelque temps auprès du drapeau, mania la hampe, développa la soie, compta les trous que les balles et les boulets avaient laissés dans l'étoffe, et ne répandit pas une larme.

– Décidément, dit-il, l'eau-de-vie me prend à la gorge; je ne suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs!

– Attendez! nous allons vous reconduire.

– Oh! mon hôtel est à deux pas.

– C'est égal. Mais quelle idée avez-vous eue de rester à l'hôtel, quand vous avez ici deux maisons à votre service?

– Aussi, je déménage demain matin.

Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux Léon était à sa toilette lorsqu'on lui apporta une dépêche télégraphique. Il l'ouvrit sans voir qu'elle était adressée à Mr Fougas, et il poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait une si douce émotion:

«À monsieur colonel Fougas, Fontainebleau.

«Je sors cabinet Empereur. Tu général brigade au titre étranger en attendant mieux. Plus tard corps législatif modifiera loi.

«LEBLANC.»

Léon s'habilla à la hâte, courut à l'hôtel du Cadran-Bleu, monta chez le colonel, et le trouva mort dans son lit.

On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie et constaté des désordres graves causés par la dessiccation. Quelques personnes assurèrent que Fougas s'était suicidé. Il est certain que maître Bonnivet reçut par la petite poste une sorte de testament ainsi conçu:

«Je lègue mon coeur à la patrie, mon souvenir à la nature, mon exemple à l'armée, ma haine à la perfide Albion, mille écus à Gothon, et deux cent mille francs au 23ème de ligne. Vive l'Empereur, quand même!

«FOUGAS.»

Ressuscité le 17 août, entre trois et quatre heures de relevée, il mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait duré un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son temps; c'est une justice à lui rendre. Il repose dans le terrain que le fils de Mr Renault avait acheté à son intention. Sa petite- fille Clémentine a quitté le deuil depuis tantôt une année. Elle est aimée, elle est heureuse, et Léon n'aura rien à se reprocher si elle n'a pas beaucoup d'enfants.

Bourdonnel, août 1861.

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