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О книге

Дата написания1970-01-01
Язык книгиfr
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Cet ouvrage ne serait pas moins déplacé devant ces êtres engourdis que l'amour ne peut émouvoir: je parle de ces femmes flegmatiques que les empressements des hommes aimables ne peuvent exciter, et de ces graves personnages que la beauté ne peut réveiller. Il en existe, Eugénie, de ces animaux indéfinis, parés du titre fastueux de virtuoses et de philosophes, livrés à l'effervescence d'une bile noire, aux vapeurs sombres et malfaisantes de la mélancolie, qui fuient le monde dont ils sont méprisés: ces gens-là, comme la vieillesse inutile, blâment amèrement tous les plaisirs dont ils sont déchus.

Il en est d'autres, au contraire, d'un tempérament fougueux, mais que les préjugés de l'éducation et la timidité ont enthousiasmés pour le nom d'une vertu dont ils ne connurent jamais l'essence; ils détournent les éjaculations naturelles de leur coeur pour en diriger les élans vers des êtres fantastiques. L'amour est un dieu profane qui ne mérite pas leur encens; et si, sous le nom d'hymen, ils lui sacrifient quelquefois, ils deviennent des fanatiques qui, sous le titre d'honneur, déguisent leur dure jalousie. C'est pour nous un blasphème que d'exprimer l'amour.

Ainsi, ma chère Eugénie, il ne faut choquer personne; gardons nos confidences libertines pour nous égayer dans le particulier; c'est à toi seule que je veux ouvrir mon coeur; c'est uniquement pour toi que je ne couvrirai d'aucune gaze les tableaux que je mettrai sous tes yeux. Ils seront cachés pour les autres, ainsi que les libertés que nous avons prises ensemble.

Il n'y a que l'amitié ou l'amour qui puissent arrêter des regards de complaisance sur les objets licencieux que ma plume et mes crayons vont tâcher d'exprimer.

EDUCATION DE LAURE

Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père, sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus amères, me chérissait; son affection, ses sentiments si doux pour moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif.

J'étais continuellement l'objet de ses caresses les plus tendres; il ne se passait point de jour qu'il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse en proie à des baisers pleins de feu.

Je me souviens que ma mère, lui reprochant un jour la chaleur qu'il paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors l'énergie. Mais cette énigme me fut développée quelque temps après:

– De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point à en rougir: si c'était ma fille, le reproche serait fondé, je ne m'autoriserais pas même de l'exemple de Loth; mais il est heureux que j'aie pour elle la tendresse que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la nature ne l'a pas fait; ainsi brisons là-dessus.

Cette réponse n'est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès cet instant beaucoup à penser, sans parvenir au but; mais il résulta de cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de m'attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son amitié. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de connaissance et de talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre.

J'avais été favorisée de la nature; j'étais sortie des mains de l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c'est d'après lui que je le trace. Combien de fois m'as-tu redit qu'il ne m'avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m'entraînes, et qui m'engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j'annonçais des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et svelte; j'avais beaucoup d'éclat et de blancheur.

L'inoculation avait sauvé mes traits des accidents qu'elle prévient ordinairement; mes yeux bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre, et mes cheveux d'un châtain cendré, se mariaient avantageusement.

Mon humeur était gaie; mais mon caractère était porté, par une pente naturelle, à la réflexion.

Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations; il me jugea: aussi cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir particulier était de me rendre vraie avec discrétion. Il souhaitait que je n'eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses qu'il n'était pas possible de s'en défendre. Ses punitions les plus sévères se réduisaient à ne me point faire de caresses, et je n'en trouvais point de plus mortifiantes.

Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras:

– Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue, vos larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; vos occupations feront diversion à vos regrets, il est temps de les reprendre… Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et recherchée partageait les instants de mes jours. Je n'avais qu'un seul maître, et ce maître c'était mon père: dessin, danse, musique, sciences, tout lui était familier.

Il m'avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère; j'en étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler.

– Ma fille, ton imagination se développe de bonne heure, je puis donc à présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable d'entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que, dans une société dont les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise pour toujours est celui qui déchire le coeur des individus qui la composent, et qui répand la douleur sur leur existence. Il n'y a point de fermeté ni de philosophie pour une âme sensible, qui puisse faire soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret. Mais quand on n'a pas l'avantage de sympathiser les uns avec les autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de la nature, à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d'un homme sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient cet arrêt du sort auquel rien ne peut se soustraire, et de recevoir avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée d'affectation et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes pesantes qu'il portait.

"N'irai-je pas trop loin, ma chère fille, si, dans l'âge où tu es, je t'en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé, dont le retour journalier t'obligera sans cesse d'aplanir le sillon qu'il tâchera de se tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule, que des convenances d'état ou de fortune, que des circonstances qui promettaient en apparence le bonheur, ont déterminés ou subjugués par un enchantement momentané dont l'illusion se dissipe à mesure que l'un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère naturel: conçois combien ils seraient heureux d'être séparés. Quel avantage pour eux, s'il était possible, de rompre une chaîne qui fait leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux! Car ne t'y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas à tel individu s'allie très bien avec un autre, et l'on voit régner entre eux la meilleure intelligence, par l'analogie de leurs goûts et de leur génie. En un mot, c'est un certain rapport d'idées, de sentiments, d'humeur et de caractère qui fait l'aménité et la douceur des unions; tandis que l'opposition qui se trouve entre deux personnes, augmentée par l'impossibilité de les séparer, fait le malheur et aggrave le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré!

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