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–Allons, je n'ai pas de bonheur avec la loi anglaise.»

M. Stevens reprit: «Sérieusement, docteur, avez-vous quelque motif de croire à une fausse alerte?

–Je vous donne mon billet que la dame en question n'a pas reçu une égratignure. Je la connais de reste, et elle est trop amoureuse de sa peau blanche pour y faire des trous.

–Mais si elle a été assassinée!

–N'en croyez rien, mon excellent ami. Vous connaissez-vous en oiseaux de volière?

–Pas trop.

–Alors vous ne savez pas quelle différence il y a entre les mésanges à tête bleue et les mésanges à tête noire?

–Non.

–Les mésanges à tête bleue sont de jolies petites bêtes qui se laissent tuer sans résistance; les mésanges à tête noire sont celles qui tuent les autres. Eh bien! la dame en question est une mésange à tête noire. Allons déjeuner.

–Je ne comprends pas, dit M. Stevens. Pourquoi me ferait-on appeler?

–Juge très-subtil, si l'on vous fait chercher ici, ce n'est pas pour avoir le plaisir de causer avec vous. C'est pour attirer une autre personne qui ne se dérangera pas. Qu'en dites-vous, cher comte?

–Il a raison,» dit la douairière.

Le comte ne répondait pas. Il était plus ému qu'il ne voulait le paraître. Germaine lui tendit la main et lui dit: «Allez avec M. Stevens, mon ami; et espérons que le docteur aura dit vrai.

–Parbleu! dit M. Le Bris, j'y vais aussi; je me mets de la partie, quoiqu'on ne m'ait pas invité. Mais, si la dame n'est pas morte sans rémission, je jure sur mon bonnet de docteur que le comte ne lui dira pas un mot.»

M. Stevens, le comte et le docteur montèrent en voiture. Dix minutes après, ils s'arrêtaient devant la maison de Mme Chermidy. Du plus loin qu'ils l'aperçurent, le docteur changea d'avis et pensa qu'un malheur était arrivé. Une foule compacte assiégeait l'enclos, et les Maltais de la police, accourus à la nouvelle du crime, ne suffisaient pas à contenir la curiosité publique.

«Diable! dit M. Le Bris, est-ce que la petite dame se serait tuée pour nous faire pièce? Je ne la croyais pas si forte que cela.»

M. de Villanera mangeait sa moustache sans rien dire. Il avait aimé Mme Chermidy pendant trois ans, et il s'était cru sincèrement aimé. Son coeur se déchirait à l'idée qu'elle avait pu se tuer pour lui. Les souvenirs du passé se révoltaient contre toutes les affirmations du docteur et plaidaient victorieusement la cause d'Honorine.

La foule ouvrit un passage à M. Stevens et à ses compagnons. Ils arrivèrent, sous la conduite des agents de police, à la chambre mortuaire. Mme Chermidy était sur son lit, dans la toilette qu'elle portait la veille. Sa jolie tête grimaçait horriblement. Ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir deux rangées de petites dents, serrées par la dernière convulsion de l'agonie. Ses yeux, qu'une main pieuse n'avait pas fermés à temps, semblaient regarder la mort avec épouvante. Le poignard était au milieu de la chambre, à la place où le Tas l'avait jeté. Le sang avait jailli sur les vêtements, sur les draps, sur les meubles et partout. Une large mare figée devant la cheminée annonçait que la malheureuse s'était frappée là. Une traînée d'un rouge sombre montrait qu'elle avait eu la force de marcher jusqu'à son lit.

La femme de chambre, qui avait appelé la justice et ameuté le voisinage, ne criait plus. On aurait dit qu'elle avait dépensé sa fureur en épuisant ses forces. Accroupie dans un coin de la chambre, les yeux attachés sur le cadavre de sa maîtresse, elle regardait aller et venir les hommes de loi. L'arrivée du comte et du docteur Le Bris ne l'éveilla point de sa torpeur.

M. Stevens, suivi de son greffier qui l'avait devancé sur le théâtre du crime, releva l'état des lieux et dicta la description du cadavre avec l'impassibilité de la justice. Le docteur fut prié de concourir à l'enquête. Il commença par déclarer tout ce qu'il savait, exposa sommairement les causes qui avaient pu pousser Mme Chermidy à se donner la mort, raconta la conversation qu'il avait eue avec elle, et récita le testament qu'il avait porté lui-même à M. de Villanera. Les déclarations de la morte, l'endroit où son corps avait été trouvé, l'arme qui l'avait frappée et qui lui appartenait, les portes de la maison fermées, enfin le voisinage de la femme de chambre qui n'avait entendu aucun bruit, toutes les circonstances connues confirmaient l'idée d'un suicide.

Ce mot, prononcé à demi-voix, produisit sur le Tas l'effet d'une commotion électrique. Elle se leva en sursaut, courut au docteur, le regarda en face et s'écria: «Suicide! C'est vous qui avez parlé de suicide? Vous savez bien qu'elle n'était pas femme à se suicider! Pauvre ange! Elle avait la vie si belle! Elle se portait si bien! Elle aurait vécu cent ans si vous ne l'aviez pas assassinée. D'ailleurs, est-ce que le vieux n'est pas là? où l'a-t-on mis? Allez le voir, ou dites qu'on l'apporte: vous le verrez tout couvert de son sang!» Elle aperçut le comte de Villanera qui s'était jeté dans un fauteuil et qui pleurait sans rien dire. «Vous voilà donc! lui dit-elle. Il fallait venir plus tôt! Ah! monsieur le comte! vous payez drôlement vos dettes d'amour! On vous en donnera, du bonheur!»

Tandis que le juge et le docteur entraient dans la pièce voisine, où une douloureuse surprise les attendait, le Tas entraîna le comte auprès du lit, le força de regarder son ancienne maîtresse et d'entendre une oraison funèbre qui lui fit dresser les cheveux sur la tête. «Voyez! voyez! criait-elle au milieu des sanglots; voilà ces beaux yeux qui vous souriaient si tendrement, cette jolie bouche qui vous a donné de si bons baisers, ces grands cheveux noirs que vous vouliez dénouer vous-même: car vous faisiez mon ouvrage! Vous rappelez-vous la première fois que vous êtes venu rue du Cirque? Quand ils ont tous été sortis, vous vous êtes mis à genoux pour baiser cette main-là! Brr! Qu'elle est froide! Et le jour de ses couches, vous en souvenez-vous? Qui est-ce qui pleurait? Qui est-ce qui riait? Qui est-ce qui lui jurait fidélité jusqu'à la mort? Embrassez-la donc un peu, chevalier fidèle!»

Le comte, immobile, roide et plus froid que le cadavre qu'il regardait en face, expia en une minute trois ans de bonheur illégitime.

On apporta le duc de La Tour d'Embleuse, qui payait, et bien cher, une vie d'égoïsme et d'ingratitude.

Le sang dont il était couvert, sa présence chez Mme Chermidy, le carreau qui manquait à la fenêtre, les écorchures de ses mains et surtout la perte de sa raison firent croire un instant qu'il était l'assassin. Le docteur examina la blessure de Mme Chermidy, et reconnut que le poignard avait traversé le coeur de part en part. La mort avait dû être instantanée: il était donc impossible que la victime se fût traînée elle-même jusqu'à son lit. M. Stevens, en dînant la veille avec le duc, avait pu remarquer l'affaiblissement de ses facultés mentales. M. Le Bris lui expliqua en quelques mots comment la monomanie homicide avait pu germer en une nuit dans ce cerveau dérangé. S'il était vrai qu'il eût commis le crime, la justice n'avait rien à faire contre un fou. La nature l'avait condamné à une mort prochaine, après quelques mois d'une existence pire que la mort.

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