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On était là depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris sa course en sifflant, et les omnibus des divers hôtels s'étaient lancés l'un après l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit à la ville; et le soleil de juin ne se lassait pas d'éclairer cet heureux groupe de braves gens. Mais Mme Renault s'écria tout à coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait de la barbarie à retarder si longtemps l'heure de son dîner. Il eut beau protester qu'il avait déjeuné à Paris et que la faim parlait moins haut que la joie: toute la compagnie se jeta dans deux grandes calèches de louage, le fils à côté de la mère, le père en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue de ce cher fils. Une charrette venait derrière avec les malles, les grandes caisses longues et carrées et tout le bagage du voyageur. À l'entrée de la ville, les cochers firent claquer leur fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillité des rues. Mme Renault promenait ses regards à droite et à gauche, cherchant des témoins à son triomphe et saluant avec la plus cordiale amitié des gens qu'elle connaissait à peine. Plus d'une mère la salua aussi, sans presque la connaître, car il n'y a pas de mère indifférente à ces bonheurs-là, et d'ailleurs la famille de Léon était aimée de tout le monde! Et les voisins s'abordaient en disant avec une joie exempte de jalousie:

– C'est le fils Renault, qui a travaillé trois ans dans les mines de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux parents!

Léon aperçut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant à l'oreille de sa mère en disant:

– Et Clémentine?

Cette parole fut prononcée si bas et de si près que Mr Renault lui-même ne put connaître si c'était une parole ou un baiser. La bonne dame sourit tendrement et répondit un seul mot:

– Patience!

Comme si la patience était une vertu bien commune chez les amoureux!

La porte de la maison était toute grande ouverte, et la vieille Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait comme une bête, car elle avait connu le petit Léon pas plus haut que cela! Il y eut encore une belle embrassade sur la dernière marche du perron entre la brave servante et son jeune maître. Les amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discrétion, mais ce fut peine perdue: on leur prouva clair comme le jour que leur couvert était mis. Et quand tout le monde fut réuni dans le salon, excepté l'invisible Clémentine, les grands fauteuils à médaillon tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault; la vieille glace de la cheminée se réjouit de refléter son image, le gros lustre de cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'étagère se mirent à branler la tête en signe de bienvenue, comme s'ils avaient été des pénates légitimes et non des étrangers et des païens.

Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes recommencèrent alors à pleuvoir, mais il est certain que ce fut comme une deuxième arrivée.

– La soupe! cria Gothon.

Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement à toutes les lois de l'étiquette, et sans même demander pardon aux respectables amis qui se trouvaient là. À peine s'excusa-t-elle de servir l'enfant avant les invités. Léon se laissa faire et bien lui en prit; il n'y avait pas un convive qui ne fût capable de lui verser le potage dans son gilet plutôt que d'y goûter avant lui.

– Mère, s'écria Léon la cuiller à la main, voici la première fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe!

Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque chose; l'une et l'autre imaginèrent que l'enfant parlait ainsi pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors de chez lui: la bonne soupe est la première; la deuxième est l'amour désintéressé.

Si j'entreprenais ici l'énumération véridique de tous les plats qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs à qui l'eau ne vînt à la bouche. Je crois même que plus d'une lectrice délicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez, s'il vous plaît, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour écrire la merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au salon, où le café est déjà servi.

Léon prit à peine la moitié de sa tasse, mais gardez-vous d'en conclure que le café fût trop chaud ou trop froid, ou trop sucré. Rien au monde ne l'eût empêché de boire jusqu'à la dernière goutte, si un coup de marteau frappé à la porte de la rue n'avait retenti jusque dans son coeur.

La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire. Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontré une minute aussi longue que celle-là. Mais enfin Clémentine parut, précédée de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui souriaient sur l'étagère entendirent le bruit de trois baisers.

Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prétend deviner les choses avant qu'elles soient écrites, a déjà trouvé une explication vraisemblable. «Assurément, dit-il, Léon était trop respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco, mais lorsqu'il se vit en présence de Clémentine, qui devait être sa femme, il doubla la dose et fit bien.» Voilà, monsieur, ce que j'appelle un jugement téméraire. Le premier baiser tomba de la bouche de Léon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut appliqué par les lèvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de Léon; le troisième fut un véritable accident qui plongea deux jeunes coeurs dans une consternation profonde.

Léon, qui était très amoureux de sa future, se précipita vers elle en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche, mais décidé à ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se promettait depuis le printemps de 1856. Clémentine ne songeait pas à se défendre, mais bien à appliquer ses belles lèvres rouges sur la joue droite de Léon, ou sur la gauche indifféremment. La précipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de Clémentine ni celles de Léon ne reçurent l'offrande qui leur était destinée. Et les mandarins de l'étagère qui comptaient bien entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Léon fut interdit, Clémentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux fiancés reculèrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui demeurèrent éternellement gravées dans leur mémoire.

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